RDC : Philippe de Moerloose, l’homme des juteuses affaires de Joseph Kabila

Les clichés publics de Joseph Kabila et Philippe de Moerloose sont rares, bien que les deux hommes soient très proches © DR

Cet homme d’affaires belge de 51 ans, qui a grandi dans l’ex-Katanga, est devenu incontournable auprès du président RD congolais.

Ce lundi 29 octobre, sur le boulevard du 30 juin à Kinshasa, le régime de Joseph Kabila fait une démonstration de force. Des dizaines de camions, de pick-up, des aéronefs et des motos paradent. Les images sont spectaculaires. Elles sont censées témoigner de la détermination des autorités RD congolaises à organiser à bonne date – le 23 décembre prochain – les élections.  Officiellement en effet, ces véhicules, propriétés de l’armée, ont été mis à la disposition de la CENI pour le transport du matériel électoral.

Dans l’assistance éberluée, certains Kinois se rappellent avoir déjà vu ces camions. C’était en septembre 2016. Ils avaient servi à barricader la CENI alors que les manifestants protestaient contre la perspective d’un troisième mandat de Joseph Kabila. Des manifestations réprimées dans le sang.

Aujourd’hui officiellement « propriété de l’armée », ces camions étaient pourtant prévus à l’origine pour un usage civil. Ils avaient en effet été commandés et payés il y a plus de cinq ans par l’office des routes en vue de la construction d’infrastructures terrestres.

Mais ces camions se sont rapidement retrouvés dans les entrepôts de l’armée. A Kinshasa, dans plusieurs camps militaires, ainsi que dans l’ancien entrepôt de la compagnie aérienne Hewa Bora Airways (dont l’actionnaire principal est… Philippe de Moerloose et l’actionnaire minoritaire, la famille Kabila). Mais aussi à Lubumbashi, sur le boulevard Kamanyola, au niveau de la présidence de la République ou encore au camp militaire de Kimbembe.

L’homme qui a livrés ces fameux camions après avoir décroché le marché, bien que discret, et très connu des milieux d’affaires au Congo. Il s’agit de Philippe de Moerloose.

Ce citoyen belge, né en 1967 à Watermael-Boisfort, est arrivé à l’âge de trois ans avec ses parents à Lubumbashi. Parlant couramment le swahili et comprenant parfaitement le lingala, il est peu à peu devenu incontournable auprès de Joseph Kabila. « C’est le monsieur import-export de véhicules et de gros matériels du président », explique un ex-proche de Joseph Kabila.

Au cœur du système de prédation en RDC

Aujourd’hui, Philippe de Moerloose est au cœur du système de prédation mis en place par Joseph Kabila en RDC. Un système qui consiste à détourner l’argent public congolais pour son profit personnel (voir l’enquête exhaustive de Reuters à ce sujet, ainsi que les nombreuses révélations dans la presse). Début septembre, l’homme d’affaires belge faisait ainsi partie de la délégation officielle RD congolaise qui s’est rendue à Pékin pour participer au Sommet Chine – Afrique (voir photo). En marge de cet événement, plusieurs contrats ont été négociés.

Philippe de Moerloose a fait partie de la délégation RD congolaise, conduite par Bruno Tshibala et Léonard She Okitundu, qui s’est rendue début septembre à Pékin pour participer au Sommet Chine – Afrique. L’homme d’affaires belge figure à l’avant-dernier rang au centre de la photo.

« Il est au centre de beaucoup d’affaires. Il remporte les marchés non sur appel d’offres mais de gré à gré. La marchandise est surfacturée et il se partage la marge avec la famille Kabila. Au final, c’est le contribuable RD congolais qui paye », explique l’un de ses ex-partenaires d’affaires avec lequel il est désormais en conflit.

Depuis plusieurs années, les affaires de Philippe de Moerloose prospèrent. C’est lui notamment qui a remporté le vaste marché de fourniture de tracteurs aux provinces lorsqu’il s’est agi, en 2009-2010, de développer l’agriculture dans le cadre de la « révolution verte ». Des tracteurs d’occasion de marque John Deere facturés à un prix prohibitif, qui sont arrivés en RDC en pièces détachés et dont la plupart n’ont jamais fonctionné. Au Kasaï, ces tracteurs, bien que payés, n’ont jamais été livrés. Ailleurs, seuls quelques dizaines ont été réceptionnés sur les 500 camions commandés pour chacune des onze provinces à l’époque.

C’est encore lui, Philippe de Moerloose, qui a fourni les différentes provinces de la RDC en engins de forage d’eau, eux aussi arrivés en pièces détachées et eux aussi inutilisables dans leur grande majorité. Mais pas question pour les gouverneurs de se plaindre car « Philippe » est « l’ami du président ».  « On nous demandait de payer et de la fermer », nous dit l’un d’entre eux qui explique que « les montants pour les achats étaient prélevés directement sur le budget provincial au niveau de la ligne budgétaire ‘frais d’investissement’ ». Un système bien rôdé qui a concerné tous types de véhicules durant de longues années.

Selon les confidences recueillies auprès de fonctionnaires du Trésor de l’époque, fut-un temps, les paiements effectués au profit de la société de Philippe de Moerloose s’élevaient à quelque 20 millions de dollars par mois. Des mensualités qui ont, par la suite, dues être diminuées afin de ne pas peser trop lourdement sur le budget de l’Etat.

Grosse fortune

Philippe de Moerloose est aujourd’hui à la tête d’une véritable fortune au Congo. « Ça n’est pas tout à fait comparable à la famille Forest qui a, elle, bâti un véritable empire dans le pays qui s’étend dans tous les secteurs de l’économie », explique un homme d’affaires à Kinshasa. « Mais Philippe fait partie de l’intelligentsia économique du pays. Et depuis quelques années, on sent qu’il a le vent en poupe », s’empresse-t-il d’ajouter.

En RDC, Philippe de Moerloose est également connu pour être l’actionnaire de la filiale locale de Tractafrique (en réalité, la part de l’actionnariat qui n’est pas détenue par la maison mère de Tractafrique au Maroc est partagée à 50-50 en RDC entre l’homme d’affaires belge et la famille Kabila). Les affaires de cette société sont florissantes. Lorsqu’il s’est agi de renouveler le parc des bus Transco, ça été le jackpot pour Philippe de Moerloose. Deux lots de 500 bus chacun ont été commandé à un prix très élevé. Sur chaque bus la commission perçue par la société s’élevait à 27 000 dollars par unité vendue. Soit un montant total à se partager de l’ordre de 27 millions de dollars. Faramineux.

En RDC, Tractafrique distribue la marque Mercedes (les véhicules particuliers mais surtout les camions, réputés pour leur robustesse). Mais désormais, Philippe de Moerloose est également le partenaire de Volvo dans le pays, une autre grande marque réputée pour ses camions. Conséquence, il est aujourd’hui le fournisseur de la quasi-totalité des grandes sociétés minières du pays. Les marges bénéficiaires, très généreuses, sont à chaque fois réparties entre lui et la famille Kabila (Joseph, Olive, Jaynet…).

Mais il n’y a pas que sur terre que Philippe de Moerloose a étendu son emprise. Les 20 aéronefs mis à la disposition de la CENI ce lundi 29 octobre, c’est encore lui qui les a livrés. Des avions de la compagnie Hewa Bora Airways qu’il a revendu, là aussi, à un prix exorbitant afin d’augmenter la marge bénéficiaire à se répartir avec ses « partenaires d’affaires ». Une opération menée de concert avec Charles Descriver, le conseiller « aviation » de Joseph Kabila.

Dernièrement, l’homme d’affaires belge, manifestement insatiable, a joué les intermédiaires lors de la signature, annoncée en grande pompe, le 16 octobre dernier, d’un « accord de développement exclusif » entre l’Etat congolais et deux entreprises, l’une chinoise, l’autre espagnole, pour tenter de financer le méga-projet de barrage Inga III sur le fleuve Congo d’une capacité de 11 000 mégawatts dont le coût s’élève à 14 milliards de dollars. A cette occasion, l’hommes d’affaires a utilisé une autre de ses sociétés, espagnole elle aussi. Une société qui accueille actuellement en stage Sifa, la fille ainée de Joseph Kabila, qui s’est rabattue sur cette solution après s’être vue refuser un visa pour se rendre aux Etats-Unis.

Désormais dans le viseur des autorités internationales

En RDC, le soleil ne se couchera bientôt plus sur l’empire de Philippe de Moerloose, qui est également le co-propriétaire de certains des plus grands hôtels du pays (le Grand Hôtel de Kinshasa Pullman, le Grand Hôtel de Lubumbashi Pullman, etc.). Un empire constitué grâce à l’appui de Joseph Kabila qui en profite très largement en retour.

Reste que cet empire ne repose sur du sable. Sa pérennité est étroitement liée au destin politique, plus qu’incertain, de son protecteur. Sans compter qu’une telle ascension ne se fait pas sans risques. Le nom de Philippe de Moerloose figure dans la liste des personnalités au sein du régime RD congolais susceptibles d’être prochainement sanctionnées par les Etats-Unis et l’Union européenne. En outre, la justice belge s’intéresse désormais de près à ses affaires. Au Congo comme ailleurs, les arbres ne grimpent pas jusqu’au ciel.