RDC : lors de son discours d’investiture, Felix Tshisekedi a-t-il jeté les bases d’un changement de Constitution ?

Cérémonie d'investiture du nouveau président de RDC, Félix Tshisekedi, le 24 janvier 2019 à Kinshasa © DR

C’est une petite phrase, en apparence anodine et obscure, prononcée hier par Félix Tshisekedi lors de sa cérémonie d’investiture en tant que nouveau chef d’Etat de la République Démocratique du Congo. Mais celle-ci pourrait annoncer un grand changement à venir dans le mode de désignation du prochain président. 

Ambiance mitigée hier en RDC. Certes, les invités qui se pressaient au Palais de la Nation pour assister à la cérémonie parlaient, comme il sied à la circonstance, d’ « un moment historique ». Mais les cris de joie des nombreux militants de l’UDPS avaient du mal à masquer un certain malaise.

Parmi les dix-sept chefs de l’Etat invités à cette cérémonie, un seul, le président kényan Uhuru Kenyatta qui a fait le déplacement ce jeudi avec Raila Odinga. D’autres pays étaient représentés par des responsables de haut rang. Parmi eux, le Zimbabwe et le Burundi avec leur vice-président, le Gabon avec son premier ministre, l’Angola avec son chef de la diplomatie, le Maroc avec le président de la chambre des représentants ou encore l’Afrique du Sud par son ministre du Développement. L’Union africaine était représentée par un chargé politique, tandis que le Sénégal et le Ghana avaient de leur côté dépêché un représentant.

Un diplomate occidental, convié à cette cérémonie, résumait bien la situation. « Tout le monde sait que Félix Tshisekedi a été mal élu mais soit on acceptait cette situation, soit on nous promettait le chaos. Entre deux maux, on a choisi le moindre », explique-t-il. En off, celui-ci se montre encore plus prolixe. « Nous n’avons pas eu affaire à une élection mais à une désignation. Le désormais ex-chef de l’Etat a tout bonnement choisi son successeur », dit-il, qualifiant cette cérémonie d’investiture d’opération de « window dressing ».

C’est sans doute ce qui explique qu’au-delà des invités présents hier au Palais de la Nation, cette cérémonie, qui se voulait pourtant le marqueur de l’alternance pacifique au pouvoir, la première de l’Histoire en RDC, laisse probablement une impression mitigée, tant dans le pays qu’à l’extérieur. « Après la fête, on risque d’avoir la gueule de bois », prévient un autre diplomate, originaire lui de la sous-région. En effet, le FCC s’est octroyé une écrasante majorité au Parlement (assemblée nationale et Sénat) et, en l’absence de majorité parlementaire, la Constitution fait du chef de l’Etat un président purement protocolaire… Un paramètre qui accrédite la thèse selon laquelle Joseph Kabila a certes quitté la présidence mais pour mieux conserver le pouvoir.

En attendant hier, l’ambiance était festive hier sur la pelouse du Palais de la Nation. Point de place pour les Cassandre. L’heure était aux réjouissances, y compris chez les commentateurs où l’on se plaisait à narrer quelque anecdote savoureuse. « Joseph Kabila s’est rasé les cheveux et la barbe. Il apparaît comme au premier jour, en janvier 2001 ». « Félix Tshisekedi a dû interrompre son discours durant douze minutes en raison d’un léger malaise (dû à la combinaison du port d’un gilet-par-balle mal ajusté et de la chaleur suffocante). Comprenez son émotion » (en référence à une phrase célèbre prononcée par Mobutu lors de la conférence nationale en 1990). « La nouvelle première dame, Denise Tshisekedi, a snobé l’ancienne, Olive Lembe, en raison des mots très durs prononcés par cette dernière à l’encontre du nouveau président et de ses alliés lors de la campagne », etc.

Mais cette attitude, compréhensible en raison de la charge émotionnelle de l’événement, a sans doute masqué l’essentiel. Non pas les hommages appuyés rendus par le nouveau à l’ancien président ou encore l’absence de référence au rapatriement de la dépouille du Sphinx de Limete qui croupit encore dans une morgue bruxelloise depuis février 2018, mais une petite phrase prononcée par Félix Tshisekedi lors de son discours d’investiture. Une phrase relevée par quelques-uns mais très peu commentée sur le moment.

« Pour la première fois, notre pays a organisé sur fonds propres, sans la moindre contribution financière extérieure, une triple consultation électorale. Néanmoins, notre dispositif électoral mérite des ajustements appropriés », a déclaré M. Tshisekedi.

Pour comprendre la portée de cette petite phrase, en apparence anecdotique et obscure, il faut se tourner vers les conseillers de Joseph Kabila, qui ne daignent pas en off à apporter « leur éclairage ». L’un d’entre eux, spécialiste en droit constitutionnel, se montre particulièrement prolixe. « Il y a un débat depuis longtemps au sein de notre majorité sur la modification du mode de scrutin du président de la République. Le fait de l’élire au suffrage universel direct dans un aussi grand pays que le nôtre est couteux et compliqué. Peut-être serait-il plus opportun la prochaine fois de désigner le chef de l’Etat au suffrage universel indirect ? Autrement dit de faire élire le président par les représentants du peuple qui siègent à l’assemblée nationale et au Sénat », esquisse ce fidèle du désormais ex-président Kabila.

Un scénario qui, à coup sûr, permettrait, en escamotant l’obstacle du vote populaire, à Joseph Kabila d’être réélu en 2023 dans un fauteuil pour un troisième mandat. « Nous avons avec le FCC la majorité au Parlement. Nous pouvons donc changer la Constitution par la voie parlementaire si cela nous semble conforme à l’intérêt du pays », prévient ce proche de M. Kabila.

Passé l’ivresse des festivités, la RDC risque fort très bientôt de se réveiller avec la gueule de bois…