RDC : Les Etats-Unis mettent (déjà) la pression sur Félix Tshisekedi

Félix Tshisekedi a rencontré l'envoyé spécial des Etats-Unis, John Peter Pham, ce vendredi 22 février à Kinshasa © Présidence RDC – Twitter

Le Département d’Etat a pris ce vendredi 22 février de nouvelles sanctions contre plusieurs responsables du régime RD congolais. Une manière pour la première puissance mondiale de mettre la pression sur le nouveau président RD congolais, élu en janvier dernier dans des conditions très controversées.

Le département d’Etat a pris hier ses premières sanctions contre des responsables du processus électoral en République démocratique du Congo. Celles-ci ont été rendues possibles grâce à une loi votée par le Congrès en décembre dernier, habilitant cette institution, équivalent du ministère des Affaires étrangères, à prendre de telles mesures.

Les personnes visées par ces sanctions sont toutes des proches de Joseph Kabila. Les deux têtes de la Commission électorale nationale indépendante (Corneille Nangaa et Norbert Bashengezi), ainsi que leurs familles proches, sont sanctionnées et privées de visas pour entrer sur le sol américain. Même tarif pour Marcellin Mukolo Basengezi, conseiller du président de la CENI, qui a dirigé les négociations sur l’achat à la société sud-coréenne Miru Systems des machines à voter ; pour le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, qui a fait passer plusieurs lois relatives aux élections ; ainsi que pour le président de la Cour constitutionnelle de la RDC, Benoît Lwamba Bindu, à qui il est reproché tout à la fois la décision manifestement inconstitutionnelle de prolonger le mandat de Joseph Kabila au-delà de son terme, celle d’invalider plusieurs candidatures d’opposants à l’élection présidentielle ou dernièrement l’arrêt entérinant l’élection contestée de de Félix Tshisekedi.

Le Département d’Etat a également sanctionné, mais sans révéler leur identité, plusieurs « fonctionnaires électoraux, ainsi que des responsables militaires et gouvernementaux soupçonnés d’être responsables, complices ou auteurs de violations des droits humains ou d’atteintes au processus démocratique en RDC ». Une manière de mettre sous pression une partie du système Kabila.

Soutien conditionné de Washington à Tshisekedi

A travers ces sanctions, les Etats-Unis envoient un signal clair aux autorités RD congolaises. Ils montrent qu’ils ne sont pas dupes des conditions dans lesquels Félix Tshisekedi est arrivé au pouvoir. Simplement, ils sont prêts à fermer les yeux sur ce que leurs propres diplomates considèrent en off comme une « mascarade électorale » dans la mesure où désormais les nouvelles autorités, comme elles s’y sont engagées, luttent efficacement contre la corruption et l’insécurité, instaure la décrispation politique, assure le respect de l’Etat de droit, etc.

Or, les Etats-Unis ne se faisant aucune illusion au sujet de Joseph Kabila, c’est en réalité à Félix Tshisekedi que s’adresse ce message. La première puissance mondiale est prête à lui accorder son soutien certes, mais un soutien conditionné.

Par ailleurs, le timing de ces sanctions n’est pas non plus anodin. En réalité, celles-ci devaient initialement tombées au lendemain de l’annonce par la CENI des résultats provisoires de l’élection présidentielle, soit début janvier. Mais pour des raisons stratégiques, les Etats-Unis ont changé de tactique, préférant reconnaître l’élection de M. Tshisekedi en pariant sur le fait qu’il s’agirait-là du meilleur moyen de pousser progressivement mais surement Joseph Kabila vers la sortie.

Impatience américaine

Las, un mois presque jour pour jour après l’investiture du nouveau président, Washington s’impatiente. Les signaux annonciateurs du changement, censé accompagner l’arrivée de Félix Tshisekedi à la présidence, ne sont guère perceptibles. Et le peu qui a été fait jusqu’à présent est perçu comme largement cosmétique, en tout cas très en deçà des attentes.

C’est ce que l’envoyé spécial des Etats-Unis pour les Grands Lacs, Peter Pham, n’a pas dû manqué de dire ou, à tout le moins, de faire ressentir au nouveau locataire du Palais de la Nation à Kinshasa, qu’il a rencontré ce vendredi 22 février à Kinshasa (voir photo). A l’évidence, les Etats-Unis sont prêts à soutenir Félix Tshisekedi à condition que la promesse d’un réel changement soit effectivement tenue, comme le souhaite l’écrasante majorité des Congolais. Un point que se plait d’ailleurs à souligner le Département d’Etat dans son communiqué.

Clairement,« Les Etats-Unis jouent [ainsi] la carte Tshisekedi contre Kabila », comme l’écrit Hubert Leclercq dans La Libre AfriquePas question pour eux en effet que M. Tshisekedi serve de paravent à son prédécesseur afin qu’il puisse tranquillement continuer à diriger le pays depuis sa ferme de Kingakati comme il l’a fait durant ces dix-huit dernières années.

L’annonce officielle, quelques heures après ce rendez-vous, des sanctions américaines sonne ainsi comme un avertissement, une sommation à l’endroit du nouveau président RD congolais. Si elles l’épargnent aujourd’hui, ces sanctions pourraient bien un jour à son tour le viser, ainsi que son entourage, en fonction de la tournure des événements.

Tshisekedi entre le marteau et l’enclume

Le nouveau président RD congolais fait ainsi désormais face à un dilemme, explique un diplomate de haut-rang. « Félix Tshisekedi est pris entre le marteau et l’enclume. D’un côté, il est tenu par son accord avec Joseph Kabila. De l’autre, il est sous pression des Américains et, derrière eux, d’une grande partie de la communauté internationale, dont l’UE et l’UA, qui ont tous accepté de fermer les yeux lors de son accession au pouvoir en faisant le pari qu’il serait un partenaire dans l’entreprise de  »dékabilisation » du régime », confie un ambassadeur occidental en poste à Kinshasa, qui tutoie le nouveau chef de l’Etat.

Résolument optimiste, celui-ci veut croire toutefois que le nouveau président finira par se mettre, selon son expression, « du bon côté de l’Histoire ». « Vous avez vu, le dossier de la réouverture de la Maison Schengen a été réglé. Je fais maintenant le pari que dans les prochains jours celui des prisonniers politiques, jusqu’à présent au point mort, va enfin bouger », confie-t-il en clignant de l’œil.