RDC : Le mandat de Tshisekedi, plombé par la multiplication des affaires de corruption et de détournements de fonds dans son entourage

Félix Tshisekedi et sa femme
Félix Tshisekedi et sa femme, Marthe © DR

Le président RD congolais fait face à la multiplication des affaires de corruption et de détournements de fonds dans son entourage qui ternissent son image et plombent son mandat. Des voix s’élèvent pour lui recommander de « faire le ménage » dans son cercle rapproché.

Dans la Thsisekedie, c’est la pagaille à tous les étages. Et ça l’est d’autant plus que les étages sont particulièrement nombreux.

C’est l’une des caractéristiques du mode de gouvernance de Félix Tshisekedi. Celui -ci s’est doté d’un cabinet pléthorique de 1.018 personnes en 2021 (contre 455 « seulement » en 2018 sous Joseph Kabila). Le chef de l’Etat s’appuie également sur une série de conseillers hors-hiérarchie et d’amis, ainsi que sur un certain nombre de cadres de l’UDPS. Sans compter les ministres issus des rangs du parti.

Résultat : c’est un chevauchement de « compétences » à tous les niveaux. Chacun empiète dans le domaine d’intervention d’un autre au point que ça en devient cacophonique. « Pour un même dossier, on peut trouver jusqu’à quatre ou cinq interlocuteurs : au cabinet de la Présidence, au Gouvernement, dans le parti et dans l’entourage familial ou amical du chef de l’Etat », se plaint un acteur économique installé de longue date à Kinshasa.

Autre conséquence : dans ce pays où le niveau de corruption est très élevé et les détournements de fonds publics réguliers, la multiplication des intervenants entraîne quasi-mécaniquement celle des « affaires ». Plus une semaine ne se passe sans que l’une d’elles ne défraye la chronique médiatique et alimente la polémique sur les réseaux sociaux.

Il y en a pléthore.

Première affaire : Tenke Fungurume Mining SA, l’un des plus grands producteurs de cuivre et cobalt en RDC et au monde qui opère dans le Lualaba. Une affaire qui oppose le directeur de cabinet du Président au ministre des Finances, Nicolas Kazadi. L’enjeu : diminuer le montant du redressement fiscal de 10 milliards de dollars décerné par l’administration en 2020 à la sté Tenke Fungurume Mining SA, contrôlée depuis 2016 à 100 % par China Molybdenum Co.

Dans un premier temps, des conseillers de la Présidence ont négocié directement avec les dirigeants chinois de la société. Résultat : un rabais de 90 % a été accordé au groupe minier, ramenant le montant de son redressement fiscal de 10 à 1 milliard de dollars, moyennant le versement (opéré depuis) d’une commission de 5 millions de dollars pour les conseillers. Dans un second temps, c’est le ministre des Finances qui entre en piste. Nicolas Kazadi réclame, pour avaliser la transaction (en qualité de ministre de tutelle de l’administration fiscale), la même somme de 5 millions de dollars.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Un troisième protagoniste entre en scène. Il s’agit de Guylain Nyembo, le propre directeur de cabinet de Félix Tshisekedi. Aussitôt, celui-ci s’emploie à écarter du dossier le ministre des Finances pour régler l’affaire au sein du cabinet de la Présidence et ne pas partager avec l’extérieur les gains généreux à en retirer. Depuis, l’affaire a pris une tournure politique. Un « combattant » de l’UPDS, membre du « Parlement debout », a, dans une vidéo rendue publique, pris fait et cause pour Nicolas Kazadi, l’un des protégés du parti, et demandé la démission du directeur de cabinet de la Présidence. Ambiance…

Deuxième dossier : celui de la construction des écoles et dispensaires au Kasaï qui met aux prises Marcelin Bilomba, conseiller économique de Félix Tshisekedi, et Ngoyi Kasanji, le contrôleur de l’action de l’Exécutif. Enjeu financier : 14 millions de dollars pour le projet Tshilejelu consistant en la construction de trois écoles et deux centres de santé, soit plus de trois millions de dollars par bâtisse !

Un montant excessif dénoncé par l’ancien gouverneur du Kasaï-oriental et député national USN Ngoyi Kasanji, ce qui lui valait des insultes publiques de la part de Marcelin Bilomba. A telle enseigne que le très tshisekediste Jean-Marc Kabund, premier vice-président de l’Assemblée nationale, s’est crû obligé d’intervenir et prendre position en défaveur du conseiller économique de Tshisekedi. « L’honorable NGOKAS qui n’a fait que son travail de contrôleur de l’action de l’exécutif mérite mieux que des insultes. Au nom de l’UDPS et au mien propre (sic !), je tiens à lui présenter des excuses et prie à la justice (sic !) de se saisir de la dénonciation pour établir des responsabilités », a écrit mercredi 5 janvier M. Kabund sur son compte Twitter. Les choses n’ont pas trainé. 48 heures après ce tweet, vendredi 7 janvier, un courrier signé du secrétaire général du parti, Augustin Kabuya signifié à Marcelin Bilomba sa révocation au poste de secrétaire national adjoint chargé du Budget au sein de l’UDPS au motif que « des faits infractionnels » auraient été « rapportés » contre celui-ci. Difficile de ne pas y voir un règlement de comptes…

Troisième dossier : les jeux de la Francophonie. Un budget de 48 millions de dollars a été prévu pour l’organisation de cet événement qui devait avoir lieu en RDC en février prochain. Mais presqu’aucun travaux n’a été effectué jusqu’à présent. Et nombreuses ont été les factures à avoir été gonflées. Le pilotage de ce dossier avait été confié à un ami de jeunesse de Félix Tsisekedi, un certain Didier Tshiyoyo, DJ de profession. Un rapport de l’IGF rendu public fin décembre a permis de mettre à nu l’ampleur des détournements de fonds dans ce dossier.

Depuis, Didier Tshiyoyo a été démis de ses fonctions de Haut Représentant du Chef de l’État aux IXes Jeux de la Francophonie. Mais aucune poursuite judiciaire n’a, à ce jour, été entamée. « Pour la plupart des contrats, une fois que les entreprises ont signé, elles ont débuté les travaux sur fonds propres. Il y a eu des financements publics décaissés mais pour un montant pas très important », tente de se justifier Isidore Kwandja Ngembo, nommé à la tête du Comité national des 9èmes jeux de la Francophonie (CNJF) après le renvoi de Tshiyoyo. Au final, les Jeux qui devaient avoir lieu à Kinshasa seront probablement délocalisés à Kigali, pays membre… du Commonwealth où l’anglais a remplacé le français il y a une dizaine d’années comme langue officielle.

Il ne s’agit là que de quelques exemples, la face émergée de l’iceberg. Car il y a bien d’autres dossiers (comme celui, important, du bloc pétrolier octroyé aux Qataris en Ituri et à la frontière angolo-congolaise ; des chinchards, etc.). « Contrairement à une opinion répandue, la corruption est plus forte sous Félix Tshisekedi que sous Joseph Kabila. Simplement, celle-ci est plus diffuse. Autrement dit, elle est le fait d’un plus grand nombre de personnes. A l’époque de Kabila, la corruption était beaucoup plus concentrée au sommet de l’Etat, ce qui en renforçait d’ailleurs le caractère visible et donc spectaculaire », explique un fonctionnaire travaillant pour une institution internationale.

A l’évidence, Félix Tshisekedi en a conscience. Lors de son récent séjour, en fin d’année, dans le Grand Kasaï, le chef de l’Etat a publiquement dénoncé la non-exécution de certains projets pourtant déjà pré-financés par l’Etat congolais. Lors de ce périple kasaïen, au moment de quitter Mbuji-Mayi pour rejoindre Kananga, les conseillers de Félix Tshisekedi ont été copieusement conspués par la foule, les traitants de voleurs (« Biivi, Biivi », « Bena mutshima », en Tshiluba).

La multiplication des « affaires » s’explique également du fait de la faiblesse du gouvernement et des ministres qui le composent. « Face aux proches du président de la République, les ministres ne pèsent rien, à commencer par le premier d’entre eux », constate un ambassadeur en poste à Kinshasa. Parfaitement conscient de la situation ici aussi, Félix Tshisekedi songerait à remplacer l’actuel premier ministre, Sama Lukonde, qui à ses yeux « n’a pas les épaules suffisamment larges », comme il le répète à l’envie à ses proches.

Reste qu’il faudra bien plus au président RD congolais qu’un changement de casting pour tenter de sauver un mandat, plombé par une absence criante de résultats. C’est tout un mode de gouvernance qu’il lui faudrait revoir. A moins de deux ans de la présidentielle, alors que son esprit et son énergie sont tout entier tournés vers sa réélection, le défi, herculéen, paraît impossible à relever.