RDC : Entre Katumbi et Tshisekedi, le duel à distance pour l’élection présidentielle de 2023 a commencé

Moïse Katumbi, le 20 décembre 2021, place de la Poste à Kisangani L'ex-gouverneur du Katanga est sans doute le seul homme politique RD congolais susceptible d'attirer autant les foules en différents endroits du pays © DR

La semaine dernière, Moïse Katumbi s’est rendu successivement à Kisangani, « capitale » de la Tshopo, dans l’est du pays, puis dans nord-ouest, à Buta et Isiro, chefs-lieux du Bas et du Haut-Uele. Officiellement, pour y lancer les activités de son parti, Ensemble pour la République. A chaque fois, l’ex-gouverneur du Katanga a mobilisé les foules, prouvant ainsi que sa popularité ne se limitait pas à une seule partie du pays. Face à cette démonstration de force, pour ne pas rester en reste, Félix Tshisekedi, qui considère M. Katumbi comme son seul véritable adversaire pour la prochaine présidentielle, a décidé à la hâte d’un déplacement dans le seul endroit du pays où il pouvait espérer donner un tant soi peu le change en termes de bain de foule : le Kasaï. Avec un bilan mitigé.

A chaque fois, ce sont les mêmes scènes de liesse qui se répètent. « Là où Moïse Katumbi passe, les foules s’amassent », exulte un député d’Ensemble pour la République, le parti politique qu’il a créé et qui a vocation à le propulser candidat à l’élection présidentielle lors d’un Congrès prévu en décembre l’année prochaine. En attendant, le « chairman », comme l’appellent ses proches, s’emploie à implanter son parti partout dans le pays. « Une manière de commencer à faire campagne », peste un cadre de l’UDPS.

Dans l’Union sacrée… pour l’instant

Lundi 20 décembre, l’ex-gouverneur du Katanga était à Kisangani, ville martyr durant les deux précédentes guerres du Congo (1996-1998 et 1998-2003) et chef-lieu de la province de la Tshopo. Mais aussi carrefour culturel où se mêlent les différentes ethnies et toutes les langues. Devant une foule monstre (« des centaines de milliers de personnes », avancent ses partisans), Moïse Katumbi, répondant à une question d’un étudiant après son discours, entièrement déclamé en swahili, a laissé entendre qu’il restait dans l’Union sacrée. Mais pour combien de temps ? Car devant les Boyomais, il ne s’est pas privé de critiquer vertement le bilan du président Tshisekedi. Insécurité à l’est, dysfonctionnements dans l’éducation nationale, vie chère, chômage endémique chez les jeunes… M. Katumbi n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, insistant en particulier sur la nécessité de « lutter contre le tribalisme » et d’ « assurer l’unité du pays ». « Nous ne sommes pas dans l’Union Sacrée pour tout cautionner, mais pour développer le pays. Je suis venu en politique pour sauver le peuple (…) Je ne suis pas là pour négocier des postes. Le Congo a besoin de dirigeants honnêtes », a-t-il martelé.

Le lendemain et le surlendemain, bis repetita. Mais dans le nord-ouest du pays cette fois-ci. Plus précisément dans le Bas, puis le Haut-Uele. Mardi 21 décembre, Moïse Katumbi était à Buta. Le lendemain, à Isiro. A chaque fois, des dizaines de milliers de personnes se sont pressées pour entendre celui en qui elles voient un président de la République en puissance. Cette fois-ci, c’est en lingala, langue la plus pratiquée dans l’ouest du pays, que M. Katumbi s’est adressé à la population.

Une popularité véritablement nationale

Bien que subliminal, le message adressé par Moïse Katumbi n’en est pas moins explicite. D’une part, sa popularité est intacte. D’autre part, ce dont peu d’hommes politiques peuvent se targuer en RDC, elle a une dimension véritablement nationale. Cette popularité s’appuie à la fois sur son bon bilan à l’époque où il était gouverneur de l’ex-Katanga, ce qui lui vaut depuis une réputation d’efficacité. Elle se nourrit également de son statut de président du Tout Puissant Mazembe, l’un des clubs de football les plus capés d’Afrique depuis le début des années 2000. « Moïse Katumbi est peut-être la seule personnalité politique RD congolaise à être populaire à l’est comme à l’ouest. Il parle aussi bien le swahili que le lingala, ce qui aide beaucoup. Il a un lien direct, naturel avec le peuple, en particulier les jeunes », explique un politologue belge d’origine congolaise, professeur d’université.

Cette démonstration de force de la part de M. Katumbi a eu un effet immédiat. Mettre sous tension la Tshisekedie (ou la « fatshibetonnie »). Alors que le chef de l’Etat avait prévu depuis plusieurs semaines de passer Noël en Belgique entouré de sa grande famille, et réquisitionné à cette fin tous les avions de Congo Airways pour ses équipes d’avance (ce qui a eu pour effet de perturber le reste du trafic en retardant les vols de certains passagers), un déplacement le jour du Réveillon dans le Kasaï a été annoncé à la hâte le 23 décembre. « Les choses se sont décidées le jour même, en moins d’une heure », concède un des conseillers au sein de la Présidence.

Katumbi, seul adversaire redouté par Tshisekedi en 2023

Il faut dire que l’image d’un Katumbi mobilisant les foules sur son passage a fait souffler un vent d’inquiétude, pour ne pas dire de panique, dans l’entourage de Félix Tshisekedi. De tous ses rivaux ou adversaires (Kabila, Kamerhe, Bemba, Fayulu…), il est le seul que le chef de l’Etat redoute d’affronter dans les urnes. Dans une sorte de guerre des images, lui aussi a donc exigé son bain de foule. Or, seul le Kasaï pouvait le lui offrir, surtout dans des délais aussi courts. Car contrairement à Moïse Katumbi, Félix Tshisekedi, tout président qu’il est depuis 2019, jouit d’une popularité qui se limite, pour l’essentiel, à sa province d’origine et à une partie de Kinshasa où vit une forte diaspora kasaïenne. Nulle part ailleurs, que ce soit à l’ouest, et a fortiori dans l’est, il n’est capable de mobiliser les masses.

Mobilisation décevante à Mbuji-Mayi

Malgré les efforts combinés de l’administration, réquisitionnée à cet effet, de l’UDPS, et d’une pluie de dollars, la mobilisation pour venir accueillir Félix Tshisekedi sur « ses » terres n’a pas été aussi massive qu’espérée. On est loin de l’affluence constatée en novembre 2018, preuve que dans cette partie du pays aussi l’absence de résultats de l’équipe présidentielle n’est pas sans conséquence. A telle enseigne que certains, dans son entourage, se sont crus obligés d’enjoliver quelque peu la réalité, avant de se faire rattraper par la patrouille. C’est le cas du coordonnateur du cabinet du chef de l’Etat et rédacteur de l’Accord de Nairobi entre Tshisekedi et Kamerhe, François Muamba Tshishimbi qui a tweeté une vidéo tournée il y a quelques années à Haïti avec une foule immense, en tentant de la faire passer pour l’arrivée du président à Mbuji-Mayi. Quatre heures plus tard, confondus par les internautes qui ont révélé la supercherie, François Muamba a été contraint de retirer la vidéo et de s’excuser (voir le tweet).

Le chef non d’un Etat mais d’une tribu

Surtout, le choix d’un déplacement pour le président à Mbuji-Mayi est à double-tranchant. Certes, c’est l’assurance d’un accueil honorable, qui n’aurait pas été garanti partout ailleurs. Mais ce faisant, Félix Tshisekedi prête un peu plus le flanc aux accusations de tribalisme dont il fait régulièrement l’objet du fait notamment des nombreuses nominations aux plus hauts postes de l’Etat au sein de sa communauté. Pour ne rien arranger, certaines déclarations du président de la République, à usage local, ont contribué à alimenter le moulin à critiques. Le 24 décembre, lors de son meeting à Mbuji-Mayi, M. Tshisekedi a lancé à la population : « Mashi a mu menu » (« Vous êtes mon sang », en tshiluba). Aurait-il voulu se présenter comme le chef non d’un Etat mais d’une tribu qu’il ne s’y serait pris autrement. De tels propos contribuent à renforcer la perception d’une « présidence au rabais », rétrécie autour d’une communauté.

Cette idée d’un « président, non de la RDC, mais du Kasaï », comme le qualifient certains Congolais de la Diaspora (appelés « Combattants »), constitue l’un des principaux handicaps de M. Tshisekedi qui ne doit d’avoir revêtu en janvier 2019 l’écharpe de chef de l’Etat qu’à un « deal » passé avec son prédécesseur Joseph Kabila avec lequel il s’est brouillé depuis. Car sa base électorale est étroite. « Entre 20 et 25 % grand maximum », rappelle, carte électorale à l’appui, notre professeur en science politique.

Tshisekedi ne peut s’appuyer ni sur sa base électorale (trop étroite) ni sur son bilan (très mauvais)

Et pour tenter de l’élargir, Félix Tshisekedi sait qu’il ne peut davantage compter sur son bilan – très mauvais. Preuve que dans l’entourage du chef de l’Etat, on est conscient que le compte n’y est pas, on multiplie les déclarations pour tenter de faire endosser à M. Katumbi (mais aussi à Jean-Pierre Bemba et Vital Kamerhe) une partie du bilan du quinquennat. « Le bilan de ce régime (sic !) sera partagé avec nos partenaires (…) (car) tous nos partenaires ont des quotas dans les différentes institutions », s’est empressé de déclarer le secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, le 23 décembre. Des propos qui relèvent davantage de la méthode Coué. « En RDC, le bilan d’un mandat est endossé par le président et par personne d’autre », reconnait avec lucidité un ministre issu de l’UDPS. Dans les rangs d’Ensemble, les déclarations de M. Kabuya font sourire. « C’est une manière de reconnaitre que leur bilan est très mauvais (…) De toute façon, les Congolais ne s’y tromperont pas. Le bilan sera porté à 100 % au débit de Félix Tshisekedi le moment venu », veut croire un proche de Moïse Katumbi. Même son de cloche du côté de l’UNC. « Je ne saurais trop conseiller à Augustin Kabuya de méditer cette citation de John Fitzgerald Kennedy : ‘la victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline’ », tacle un haut-cadre du parti de Vital Kamerhe.

« A la régulière, Félix Tshisekedi ne peut espérer l’emporter en 2023 »

Ne pouvant ni compter sur sa base électorale (trop étroite) ni sur son bilan (très mauvais), Félix Tshisekedi ne dispose que d’un seul levier pour tenter de s’imposer en 2023 : la « maitrise du processus électoral », selon une expression consacrée dans son cercle rapproché. Une périphrase, sous forme d’euphémisme, qui sert à éviter un mot : celui de « tricherie ». Elle est pourtant la seule planche de salut de M. Tshisekedi. Raison pour laquelle celui-ci s’est échiné à imposer un de ses hommes-liges, Denis Kadima, à la tête de la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Il est même allé jusqu’à soutenir en sous-main le très controversé projet de « loi Tshiani », qui aurait eu pour effet d’interdire à M. Katumbi de se présenter à la présidentielle. Sous la pression extérieure, en particulier celle des Etats-Unis, le président congolais a dû faire le deuil de son sulfureux projet. « A la régulière, Félix Tshisekedi ne peut espérer l’emporter en 2023 », déclare, péremptoire, un ambassadeur occidental en poste à Kinshasa.

L’élection de 2023 en RDC sera-t-elle aussi chaotique que les précédentes ? Pour l’heure, cette possibilité n’a pas l’air de freiner Moïse Katumbi. Sûr de son destin, l’ex-gouverneur trace sa route. Il reprendra sa tournée dès la deuxième quinzaine de janvier avec un déplacement à Kikwit dans la province du Kwilu, située presqu’à équidistance entre Kinshasa et le Kasaï, selon une source dans son entourage. En attendant, le Congrès de son parti, fin 2022, qui devrait le désigner officiellement candidat à l’élection présidentielle. Il lui restera alors un an pour faire campagne. Et espérer devenir, à 59 ans, le troisième président de la IIIème République.