RDC : en écartant Bemba après Katumbi, Kabila poursuit son casting idéal pour l’élection présidentielle

La CENI a annoncé cette nuit la liste des candidatures validées pour les prochaines élections présidentielle et législatives en RDC © CENI

Cette nuit, la CENI a annoncé la liste des candidatures retenues pour les élections législatives et présidentielle. Sans surprise, Jean-Pierre Bemba a vu la sienne invalidée. Une décision éminemment politique qui rend de plus en plus chaotiques – et hypothétiques – les élections à venir.

La décision est tombée tard cette nuit depuis le siège de la CENI à Kinshasa. L’organe chargé des élections en RDC a invalidé 6 candidatures sur les 25 déposées. Parmi elles, une a retenu toutes les attentions : celle de Jean-Pierre Bemba.

Cette décision d’invalidation, même si elle créée un électrochoc, est tout sauf une surprise. Le leader du MLC a été reconnu coupable de subornation de témoins. Or, il y a quelques semaines, André Atundu, le porte-parole de la majorité présidentielle en RDC, avait annoncé la couleur en disant que la candidature de M. Bemba devait être invalidée au motif que la loi électorale congolaise prévoyait l’invalidation de tout candidat condamné par un jugement irrévocable de corruption. Or, selon M. Atundu, la subornation de témoins relèverait d’un cas de corruption. Une interprétation de la règle de droit très contestable. Le MLC a annoncé qu’il ferait un recours devant la Cour constitutionnelle mais ses dirigeants n’en attendent pas grand chose. Il y a quelques semaines, Joseph Kabila en a remanié la composition pour y installer ses proches.

Outre Jean-Pierre Bemba, cinq autres candidatures à l’élection présidentielle ont été invalidées. C’est le cas de Samy Badibanga au motif qu’il détiendrait une double nationalité. « Ridicule », sourit un opposant. « Samy Badibanga a été nommé premier ministre, puis maintenu à son poste après que les autorités ont affirmé qu’il avait renoncé à sa double nationalité belgo-congolaise [ce qui n’a pas du tout était le cas, M. Badibanga n’ayant effectué aucune démarche en ce sens auprès des autorités belges]. A ce moment-là, il était bien congolais. Mais maintenant, pour M. Kabila, il semble être redevenu belge », ironise l’opposant. En réalité, la candidature de l’ex-premier ministre a été suscitée par le pouvoir en place pour pouvoir, le moment venu, justifié du fait que d’autres candidatures que celles des opposants ont été invalidées et qu’il n’y a donc pas, de ce point de vue, entre la majorité et l’opposition un « deux poids deux mesures ».

Autres candidatures invalidées, celles émanant du PALU. Adolphe Muzito tout d’abord, qui, du point de vue de M. Kabila, s’est dangereusement rapproché de l’opposition ces derniers temps. Mais aussi celle d’Antoine Gizenga. Ce dernier n’étant plus utile pour Joseph Kabila qui, un temps, a pensé pouvoir en faire son dauphin avant de reconnaître qu’à 92 ans, son état de santé s’était trop dégradé pour le permettre, M. Kabila a préféré l’écarter de la course à la présidentielle. En effet, le PALU étant un allié de la majorité, sa présence lors du scrutin aurait été susceptible de retrancher des voix au candidat de la majorité, notamment dans le Bandundu, son bastion électoral.

De manière plus anecdotique, les deux dernières candidatures invalidées sont celles de Jean-Paul Moka-Ngolo et de Marie-Josée Ifoku, la seule femme à s’être portée candidate.

Aussi intéressantes que les candidatures invalidées, les candidatures validées

Aussi intéressantes que les candidatures invalidées sont celles qui ont été validées. A commencer par Félix Tshisekedi. Un temps menacée car celle-ci était suspectée de ne pas remplir les conditions de diplômes requises, la candidature de Félix Tshisekedi a, au final, été retenue. Pour tenter de crédibiliser a minima ce processus électoral, Joseph Kabila ne pouvait en effet s’offrir le luxe d’écarter de la course à la présidentielle l’ensemble des principaux candidats de l’opposition. Quitte à le faire, autant être sélectif et entraver les seules candidatures véritablement dangereuses, en l’occurrence celles de Moïse Katumbi et de Jean-Pierre Bemba.

C’est cette même logique qui a présidé à la validation de la candidature de Vital Kamerhe. Joseph Kabila et son entourage considèrent ce dernier comme un candidat de second ordre, peu dangereux pour le dauphin désigné, Emmanuel Ramazani Shadary. Ils estiment, par surcroît, que le leader de l’UNC est quelqu’un avec lequel il est possible de composer. Enfin, ils sont persuadés que la présence de M. Kamerhe dans le processus est un facteur de division de l’opposition car celui-ci aura beaucoup de mal à admettre – pour des questions d’ego, pensent-ils -, qu’une autre personne que lui puisse être désignée candidat commun de l’opposition.

En agissant ainsi, c’est à dire en écartant les uns et en maintenant les autres, le régime de Joseph Kabila affaiblit doublement le camp des opposants : il diminue le risque dans les urnes pour le candidat de la majorité en mettant hors jeu les deux véritables poids lourds de l’opposition – Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba ; tout en assurant une relative dispersion des voix au sein de l’opposition en maintenant dans la course deux poids moyens – Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe.

Tout est fait pour entraver le processus électoral et préparer un nouveau dialogue

Reste que, si Joseph Kabila voulait susciter de vives contestations vis-à-vis du processus électoral, sans doute ne s’y prendrait-il pas autrement. En barrant la route de la présidentielle à Jean-Pierre Bemba, il mécontente ses partisans très nombreux dans l’ouest du pays et à Kinshasa, tout comme ce fut le cas dans l’est où une colère sourde gronde depuis que Moïse Katumbi a été empêché de déposer sa candidature. Aujourd’hui, le risque d’un embrasement généralisé n’est plus à exclure. D’autant qu’il n’y a pas que dans l’opposition que le mécontentement se manifeste ; dans la majorité aussi où la désignation comme dauphin d’Emmanuel Ramazani Shadary est très loin de faire l’unanimité.

Si l’on ajoute à cela le fait que le financement nécessaire à l’organisation de ces élections n’a pas été réuni alors que celles-ci sont censées se tenir dans quatre mois et que, désormais, on voit fort opportunément réapparaître des rébellions, y compris aux portes de Kinshasa (à une trentaine de kilomètres), tout semble être fait pour repousser la date de ces élections et paver la voie à un nouveau dialogue susceptible de conduire à une transition et donc derechef à un glissement… En somme, le scénario idéal pour Joseph Kabila qui n’a, loin de là, pas renoncer à lâcher les rênes du pouvoir en RDC.